21.07.2009

Comment devient-on fumeur de marijuana ?

C’est la question traitée dans le troisième chapitre de Outsiders, un grand classique de la sociologie de la déviance écrit par Howard S. Becker, paru pour la première fois aux Etats-Unis en 1963 et édité en France par Métailié en 1985. S’intéressant au point de vue des consommateurs, M. Becker extrait des témoignages qu’il recueille un modèle de « carrière » de fumeur de joints. En voici le résumé.

Tout d’abord, M. Becker précise que la consommation de marijuana dépend avant tout de la conception faite par l’utilisateur de son utilisation. Surtout, cette conception évolue au fil du temps, au fil de son expérience.

Première étape : l’apprentissage de la technique.

Selon un témoignage, il « y a beaucoup de gens qui ne savent pas fumer correctement, alors, naturellement, il ne se passe rien ». Au début, il est donc nécessaire pour continuer l’usage de la marijuana d’apprendre à fumer correctement. Cet apprentissage peut se faire de manière explicite de la part d’un consommateur expérimenté vers un consommateur novice. Il peut aussi se faire par imitation. Dans les deux cas, cette étape nécessite le contact avec un groupe de fumeurs. Si cette technique n’est pas intégrée, l’usage de la drogue perd toute signification et est donc abandonné.

Seconde étape : l’apprentissage de la perception des effets

« Pour que l’individu « plane », deux éléments doivent être réunis : la présence des symptômes produits par la consommation de marijuana d’une part ; la reconnaissance de ces symptômes et de leur relation avec le fait de fumer, d’autre part. » Il est donc non seulement nécessaire de ressentir les effets de la drogue, mais aussi de lier ces effets à la consommation. Si l’effet n’est pas ressenti, l’individu « considérera que la drogue n’a pas d’effets sur lui ».

Troisième étape : l’apprentissage du goût pour les effets

Une fois les effets ressentis, encore faut-il que ces derniers soient ressentis de manière agréable. Cela n’a rien d’évident : la faim, la soif, les vertiges, l’irritation du cuir chevelu ou l’altération de la notion du temps n’ont rien de positifs à priori. Si ces effets sont ressentis négativement, c’est le bad trip qui peut mener à l’abandon de la marijuana. Il faut donc, pour continuer à fumer, redéfinir agréablement ces sensations. Cette redéfinition s’effectue au contact d’autres utilisateurs, qui peuvent rassurer le novice. Becker observe que cette redéfinition n’est pas qu’une simple étape, mais qu’ « elle constitue aussi une condition importante pour continuer à » être un fumeur de marijuana. Il arrive ainsi que suite à une mauvaise expérience lors de la prise de marijuana, un fumeur expérimenté en arrête l’usage.

Etant ingénieur, je ne peux résister à l’envie de vous résumer cette carrière sous la forme d’un diagramme :

comment_devient_on_fumeur.jpg

Au-delà du simple usage de la marijuana, il me semble que ce modèle peut quasiment parfaitement s’appliquer à l’usage des autres drogues, à condition que celles-ci n’induisent pas une dépendance trop forte. Sur l’usage des champignons hallucinogènes par exemple, on retrouve les trois étapes.
- L’apprentissage de la technique : il faut tout d’abord apprendre à les consommer, savoir préparer son environnement (la musique, les activités…) afin que l’usage des champignons puisse se faire dans de bonnes conditions.
- L’apprentissage de la perception des effets : ensuite, il faut se rendre compte des effets des champignons. Beaucoup arrêtent à cette étape car ils s’attendent, selon le sens commun, à avoir de puissantes hallucinations. Déçus de ne pas voir d’éléphants roses, ils vont considérer que les champignons ne leur font pas d’effet.
- L’apprentissage du goût pour les effets : enfin, il faut apprécier les effets. Dans le cas d’un bad trip, l’usage ne sera pas réitéré.

Le modèle de carrière défini par M. Becker peut aussi très certainement s’élargir à l’usage des drogues incluant une plus forte dépendance, mais des ajustements seraient alors nécessaires pour la prendre en compte.

07.07.2009

La sociologie peut-elle aider les minorités ?

Il y a un peu plus d’une semaine était publiée, et médiatisée, une enquête sociologique sur les contrôles d’identité à Paris. Celle-ci confirme une prénotion (c'est-à-dire un préjugé, une intuition sociologique) qu’on avait tous, à savoir qu’on a plus de chance d’être contrôlés lorsque l’on est un jeune maghrébin habillé de façon hip-hop qu’une vielle femme blanche BCBG.

J’ai pu lire quelques commentaires qui se demandaient l’utilité d’une enquête ne faisant que confirmer ce que l’on savait déjà. Pourtant cette étude est intéressante à plus d’un titre, de part sa méthodologie, son financement, ses résultats et l’accueil de ces derniers.

Commençons donc par un peu de méthode : dans cinq lieux parisiens très fréquentés (près de la Gare du Nord et de Châtelet-Les Halles), les enquêteurs ont observés plus de 500 contrôles de police, relevant pour chacun des données concernant l’apparence des personnes contrôlées : l’âge, le sexe, le style vestimentaire, le type de sac porté et l’origine. Les sociologues ont aussi tâchés d’interroger les personnes qui venaient d’être contrôlées pour obtenir leur ressenti. Dernier point, un relevé de la population présente sur les lieux des contrôles d’identités a aussi été effectué : c’est la donnée de référence afin de savoir qui est contrôlé et qui ne l’est pas.

L’enquête a été réalisée à l’insu des policiers : les enquêteurs, postés non loin des contrôles de police, relevaient leurs observations grâce à un système de SMS codés. Une suite de chiffres décrivait ainsi l’apparence du contrôlé, puis ce SMS était envoyés vers un serveur qui centralisait les données et les ressortait sous forme de tableaux statistiques propres à l’analyse. Très moderne, très rapide et très maligne méthode puisqu’il semblerait qu’aucun enquêteur n’ait été ennuyé par la police lors de son travail.

Avec environ 1,25 contrôle par heure, soit moins que l’on aurait pu croire, l’enquête a été longue. On voit donc la nécessité d’un financement important. On se doute bien que la police n’aurait pas sponsorisé une enquête qui nuirait à son image, c’est là qu’intervient la fondation Soros et en particulier son Open Society Institute.

Selon les résultats de l’enquête, les « Noirs » sont de 3,3 à 11,5 fois plus contrôlés que les « Blancs », les « Arabes » entre 1,8 et 14,8 fois plus. Autre facteur intéressant : près de la moitié des contrôles ont été effectués sur des individus dont les vêtements sont associés à une « culture jeune » ( « hip-hop », « punk », etc) ; alors que ces derniers ne représentent que 10% de la population contrôlable. Sachant que 2 personnes habillées « jeune » sur 3 font partie des minorités visible, difficile de conclure sur lequel des facteurs racial ou vestimentaire détermine le contrôle d'identité.

Ce qui est certain par contre, c’est que c’est bien l’apparence qui est le facteur motivant d’un contrôle d’identité. Il est intéressant à ce moment là de regarder ce que dit la loi, ainsi vous pourrez jouer aux plus malins, si vous ne l'êtes pas, lors de votre prochaine altercation avec la police.

Voici un extrait de l’article 78-2 du code pénal :

Les officiers de police […] peuvent inviter à justifier, par tout moyen, de son identité toute personne à l'égard de laquelle existe une ou plusieurs raisons plausibles de soupçonner :
- qu'elle a commis ou tenté de commettre une infraction ;
- ou qu'elle se prépare à commettre un crime ou un délit ;
- ou qu'elle est susceptible de fournir des renseignements utiles à l'enquête en cas de crime ou de délit ;
- ou qu'elle fait l'objet de recherches ordonnées par une autorité judiciaire.

On voit donc que c’est le comportement qui devrait justifier un contrôle d’identité, et non l’apparence comme c’est le cas actuellement. On comprends dès lors que les populations les plus contrôlées émettent un avis négatif sur la police, puisque celle-ci les considèrent finalement comme suspects de se préparer « à commettre un crime ou un délit » sans véritables « raisons plausibles ». Elles se retrouvent jugées sur ce qu’elles sont et non plus sur qu’elles font.

Je l’ai écrit au début de ce post, ce constat, malheureux, ne vient que confirmer ce que nous savions déjà tous implicitement. Mais en y apportant une preuve scientifique, mais aussi et surtout grâce à la médiatisation de celle-ci (dans Mediapart, Le Monde et le New York Time), ce problème social émerge enfin en tant que tel. La fondation Soros et les CESDIP en sont les instigateurs. La discrimination induite par les contrôles d’identités est désormais indéniable, et la société peut dès lors s’emparer de cette question et y apporter des réponses. On voit d’ailleurs dans le rapport d’enquête que c’était bien là le but de cette enquête, puisque plusieurs recommandations à l’intention des autorités y sont formulées.

30.06.2009

Pourquoi autoriser le MON810 ?

Il paraît que le mais MON810, un OGM made in Monsanto, est sans risque. Mais si, c’est l’autorité européenne de la sécurité alimentaire qui le dit. Mais comment cette autorité a-t-elle construit son jugement ?

La réponse est donnée dans cet excellent article du Monde dont je vous conseille la lecture : génétiquement pro-OGM. On y apprend que, bien sur, cette autorité n’a pas les moyens de faire ses propres études, et se base donc sur les données fournies par… les industriels comme Monsanto. Juge et partie à la fois, comme c’est intéressant.

Signalons une pratique courante, très courante même, dans les industries liées à la santé : on finance une centaine d’études, si 40 ne donnent aucun résultat, 55 des résultats négatifs et 5 des résultats positifs, on prendra soin de ne publier que les 5 qui nous arrangent bien. Sur le sujet, je vous recommande vivement de commander l’excellent numéro hors-série n°16 de La Recherche paru en 2004 Les molécules du bonheur. Les articles concernaient l’industrie pharmaceutique, mais quelle différence y a-t-il avec l’industrie phytosanitaire ?